FAUX ︎ GUIDES


Flore Grassiot, Laila Hida
Published in CHERGUI #01, jan. 2019



 

Cet écrit tente une analyse sensible construite à partir d’une série d’entretiens et cartographies préalables, une première interprétation de nos échanges, de nos questionnements en cours. Il est le récit de nos cheminements de pensée, l’état de nos recherches autour du projet des Faux-Guides, développé dans le cadre du projet Boulevard de la résistance. Il énonce la prise en compte de la complexité du contexte, assumée et replacée au centre de notre démarche.



       
        Ces fragments, associés à la première carte d’une série en cours, décrit le mouvement de nos pensées, le cheminement de nos échanges. Il s’agit du récit d’un processus tout juste amorcé, une sorte d’arrêt sur image, un exercice quelque peu périlleux consistant à révéler nos premières pistes de projets, nos interrogations. Voici un premier état de nos réflexions en cours de gestation, non encore totalement acquises, ni assurées de quoi que ce soit.

        Suivons les signes, lisons entre les lignes, dans les interstices, les délaissés, les espacements, les blancs tout autant que l’énoncé de l’écrit. Nous assumons ici nos doutes et appréhensions comme de potentielles forces à déployer progressivement, à mesure et sur un temps long. Cette première image de pensée présentant le contexte et les enjeux du projet appelle à une lecture active et forcément non linéaire du contexte et des intentions de départ.
À chacun de la réinterpréter.

La culture des faux guides a fini par imprégner la culture locale, il existe une certaine psychose autour d’eux, une appréhension, une fermeture, un rejet a priori, générant des tensions de tous les côtés. Prédominent les rapports de méfiances, de défiances d’où les attitudes prises, adoptées, influencées par le jeu des relations tissées entre les différents protagonistes (les guides, les touristes, les habitants & finalement tous les autres acteurs impliqués comme les professionnels du tourisme) L. H.


Construction d’un espace commun de réflexion et d’action,
la rencontre de nos univers, de nos sensibilités.
Postures et engagements


       
        Malgré l’évidence de leur influence, d’un point de vue urbain et sociétal, il existe très peu d’études autour du phénomène des faux-guides, très peu d’écrits et encore moins de références publiées. Considérons alors que tout serait à réinterpréter. Prenons le temps de mener une recherche-action spécifique, unique, inédite et transdisciplinaire, profitons-en pour ré-inventer au passage nos propres règles du jeu.

       
        Ce projet s’inscrit forcément dans nos parcours respectifs, c’est ce qui rend notre collaboration unique. Il se nourrit de nos interventions passées, de nos backgrounds, il nous oblige à redéfinir les contours, réaffirmer nos approches et nos outils de conception, à revoir nos postures habituelles. Quoique les liens directs avec nos parcours respectifs existent, nous abordons ici des problématiques d’un tout autre ordre, le jeu est ailleurs et le défi à relever nous semble d’autant plus grand.




Commençons par cartographier nos univers respectifs, nos intuitions, nos récurrences, nos doutes, nos expériences, nos préoccupations, parcours, itinéraires et trajectoires multiples.

       
        Nos démarches s’attachent à replacer les relations humaines au centre en dépassant les préjugés, le prédéterminé et le pré-écrit des enjeux en présence. Elles s’adaptent aux situations rencontrées, elles génèrent des relectures et détournements systématiques des contraintes préexistantes, une mise en jeu des acteurs impliqués. Nos projets respectifs questionnent toujours les contextes sociaux, sociétaux par des dispositifs artistiques et urbains inédits replaçant les relations sociales dans l’espace public et la question de l’urbanité au centre de nos projets. Inévitablement cela passe par relier, rapprocher et faire se rencontrer des milieux habituellement considérés comme -ou maintenus- séparés, dissociés voire irréconciliables.

        Ce qui relie nos démarches pourrait dans un premier temps se résumer par la prise en compte puis le détournement des contextes urbains, les mises en jeu des situations spécifiques, paradoxales et ultra-locales, la reconnaissance et le renversement des rôles joués par les « personnages » impliqués, par des dispositifs situés -dans l’espace public notamment- et/ou « des dispositifs de réciprocités ». Mais au-delà de l’évidence de ce qui nous rapproche, c’est aussi ce qui nous démultiplie, ce qui apparait d’emblée comme des points de vus complémentaires qui nous touche tout autant, dans les potentialités à venir.
       
        Quitte à le reconnaitre comme une force autant pousser le processus plus loin et choisir cette approche d’ouverture comme une entrée préalable au projet. Celle notamment de définir puis rencontrer les différents acteurs impliqués, de travailler sur un réseau progressif de relations, prévoir de mener des séries d'entretiens avec chacun d’entre eux. Ecouter les différents points de vue, reformuler et formaliser encore d’autres rhizomes de sens, de contenus, de questions.
        Nous avons en commun la spécificité de nos positionnements, les renversements de rôles, la capacité à improviser, à apprendre du contexte, à détourner ou court-circuiter les situations, une certaine manière de construire avec et à mesure, de nous adapter aux phénomènes fluctuants, de savoir rester en mouvement.





Partant de ces premiers constats, partageons-nous certaines manières d’agir avec les faux-guides ? Quelles seraient alors les co-influences possibles, à reconnaitre, à provoquer. Quelles inspirations possibles ?


︎ Approches sensibles et co-influencées

        La patience, la persévérance, le renversement des rôles, la sur-adaptation, l’observation et l’écoute exacerbée. Le sujet et le contexte étant sensibles et sous tensions, nos approches le seront forcément en réponse. D’où l’importance de replacer la considération, la reconnaissance, le respect et la complicité au centre de ce projet : nous prendrons donc le temps de définir nos intérêts communs (avec les acteurs impliqués), d’approfondir nos compréhensions du phénomène. La condition préalable pour l’invention d’une forme de recherche-action inédite qui repartirait alors de la reconnaissance des co-influences potentielles, préexistantes ou à provoquer.
       
        Nous prendrons le temps de déployer des tactiques adaptées, d’apprivoiser, d’improviser, d’apprendre en cours de route, de faire avec, de faire preuve d’une écoute exacerbée, d’une capacité d’empathie, voire de résilience, de remises en question profondes de nos approches que nous devrons probablement redéfinir à chaque étape.
        La conception du projet se doit de rester en mouvement, en dialogue, non linéaire, ramifiée, flexible et ouverte. Savoir énoncer, reconnaitre et inscrire les différentes branches qui se déploient, les dérivations essentielles, en dessiner progressivement les systèmes en réseaux, les rhizomes et autres constellations. Nos images mentales nous permettent de visualiser nos avancées au fur et à mesure.
       
        Formuler et formaliser nos cheminements de pensées, nos allers-retours successifs, nos dispositifs, nos façons d’exprimer un projet et de le communiquer. Inscrire en parlant, annoter en silence, raconter en pensant, penser en marchant, en mouvement, décrire à nouveau dans l’autre sens, suivre les signes, les flèches, les lignes, les déplacer, raturer. Plusieurs passages de cartes seront nécessaires. Savoir s’arrêter. Reconnaitre et travailler la force du trait, de l’intention première, de la pensée en cours de formulation. Ces tracés capables de laisser échapper des rapprochements inespérés et imprévus, révéler nos lapsus, doutes, hésitations, retours en arrières, nos réécritures et autres repentis.
        La carte est considérée ici comme un outil de conception, un instrument critique et non pas seulement -à ce stade- comme document graphique. Elle nous permet de révéler peu à peu les différentes étapes et relier les différentes facettes du projet. Provoquer des interactions inattendues. L’intention est posée de réaliser unecarte qui sera éditée voire publiée à chaque étape, à chaque session, dans l’idée de produire une constellation rendant visible le processus.
















Il faut rester fluctuant comme l’est l’informel.









︎︎ Cartographier devient un acte performatif, qui nous oblige à énoncer en les dessinant le cheminement de nos pensées. Il nous permet de dépasser les évidences, les apparences, les certitudes, les inévitables préjugés et autres attendus sur le sujet abordé tout en ayant conscience d’avancer en terrain miné.

« La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux »

— ERVING GOFFMAN




       
        La nécessité de comprendre les systèmes internes préexistants et les modes d’agir.
Un contexte unique, sur-sensible et sous-tensions. Un espace public vécu au quotidien comme un lieu conflictuel, saturé de contraintes, influençant chaque degré, chaque niveau de nos relations sociales. Un espace public investit comme lieu de frictions, de fictions, de résistance et de survie.

        La place centrale et ultra spécifique du tourisme à Marrakech, génère un contexte à part, incomparable, fait de stratifications complexes, de multi-visions quasi fractales (à plusieurs échelles au sein même d’une même strate de relations), de divergences totales de points de vue entre générations de faux guides.

On vit dans une société de paradoxes et de contradictions, ce qui engendre tout un ensemble de tactiques de survie, en réaction, la population exclue crée des poches de résistances.
L.H.


Les réactions en boucles apparaissent, jeu de relations complexes et imbriquées.






Replacer la considération, la reconnaissance et la confiance au centre de ce projet. 

Actualités
les revendications publiques, manifestations de faux-guides devant l’office du tourisme deux fois par semaine pour la reconnaissance de leur existence et le droit à l'exercice de la profession de manière officielle.


Contexte
un espace public contraint et conflictuel.
proposition
un espace public considéré comme un terrain de jeu, de reconnaissance et d’affirmation de soi. Tenter de construire/de penser d’autres formes de relations en dehors / à l’inverse des méfiances réciproques.





F. G., L. H.
Marrakech, Jan. 2019